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 Conférences graphiques

L’Énéide dans les caractères de Pierre Moreau
Une originalité sans lendemain : les fontes de caractères de labeur imités de l’écriture
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L’ÉNÉIDE DE VIRGILE
Traduite en vers français par Pierre Perrin, Paris, des caractères de Pierre Moreau, imprimeur et graveur, 1648
1 VOLUME FORMAT 21 x 26,5 CM   
(Ci-dessus) Le livre présente en pages paires le texte de Virgile en latin et, en regard, la traduction de Perrin, augmentée de notes marginales.


Ce livre a été largement décrit par des spécialistes, contentons-nous d’en résumer l’intérêt. Il est l’œuvre majeure de Pierre Moreau, qui était maître écrivain, un métier aux nombreuses frontières : clerc aux Finances, rédacteur juridique, écrivain public, maître en écriture pour les enfants ou encore graveur de textes en taille douce pour les imagiers (lui aussi étant parfois imagier). Puis il obtint un brevet d’imprimeur qui lui permît de publier des ouvrages dans des caractères qu’il avait dessinés lui-même ! imités de sa calligraphie et dont il avait fait une fonte – c’est à dire qu’ils étaient fondus en plomb en différentes familles de plusieurs tailles. On confond souvent dans le langage les mots calligraphie (1) qui désigne l’art de bien écrire, et typographie qui désigne l’industrie des caractères d’imprimerie. Moreau maîtrisait les subtilités (oubliées à notre époque d’uniformité) de ces écritures manuscrites : « ronde financière, « française, « anglaise, « bâtarde d’Italie, « bâtarde brisée », etc., lettres et ornementations dont on se servait pour les rédactions juridiques ou certains ouvrages uniques, livres d’heures, de poésie…

Toute l’originalité de cet Énéide réside dans cette typo-calligraphie inventée par Moreau, qui nous fait entrevoir une tentative (à rapprocher des livres en « caractères de civilité » (2) du XVIe siècle) de supplanter l’universel romain, ainsi nommé parce qu’il était issu des ateliers d’Italie, par des caractères typiquement français. Ce rêve ne s’est pas concrétisé au delà de cet objet exceptionnel (heureusement pour le confort du lecteur !).

Les gravures à l’eau forte de cet ouvrage sont des chefs-d’œuvre d’Abraham Bosse, disciple et ami de Callot. Ses dessins débordent d’imagination et foisonnent de détails, ils ne sont pas encore régis par les règles du goût et de la composition qui allaient faire produire tant de fadaises convenues aux graveurs du siècle suivant. L’artiste apporte à un public – sans doute fasciné, car tellement moins habitué que nous aux images – toutes les ressources de ses inventions en prime aux descriptions du récit.

Notons que le second volume de cet Énéide de Perrin (livres VII à XII) ne fut publié que vingt ans plus tard (1668) par l’imprimeur Étienne Loyson, qui utilisa des caractères italiques. Et c’est un bel ensemble, le second volume ne dépareillant pas le premier. Car on se souviendra que les caractères italiques, que l’on mélange aujourd’hui aux romains comme s’ils étaient deux branches de la même famille, étaient dans l’esprit de ses créateurs italiens (Griffo et Alde Manuce vers 1500) une imitation de l’écriture manuscrite.

Par la volonté de renouvellement de ses sujets et la recherche de la perfection, le livre imprimé par Moreau se rattache au classicisme français alors à son apogée. Son originalité l’y situe à la frontière des domaines artistiques et de l’œuvre personnelle.

(1)
Cadeaux calligraphiques

(2)
Lettres d’art de main de Granjon

Voir aussi :
lien à venir (article en rédaction)