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 Conférences graphiques

Coût de Mistral
« (…) la communication d’une certaine chaleur humaine (...) »
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(SANS TITRE)
(Catalogue), Marseille-Paris, Fonderie Olive, s.d. (1976)
1 VOLUME (PLATS DE COUVERTURE EN CARTON REMBORDÉ, RELIURE À SPIRALE), FORMAT 23,5 x 29,5 CM  

Ce livret fut, en 1976, le dernier catalogue général de la fameuse maison Olive, fonderie de caractères typographiques basée à Marseille depuis le début du XIXe siècle. Deux ans plus tard cette petite maison fut phagocytée par la multinationale Mergenthaler Linotype qui continue depuis lors de commercialiser la plupart de ses polices, après les avoir digitalisées : Antique Olive, Vendôme, Calypso, Mistral, Choc, Banco...

Ces pages portent la marque à la fois nerveuse et élégante du graphiste marseillais Roger Excoffon (1910-1983). Archétype du publicitaire à succès des années 60, rare alliance d’une belle grande gueule et d’un réel talent, ses réalisations sont des cas d’école, notamment ses affiches et ses logotypes. Les plus grandes compagnies confiaient leurs campagnes à son bureau parisien : Air France, son grand client, mais aussi la SNCF, Bally, Dunlop, les Jeux olympiques de Grenoble, etc. Il était par ailleurs le directeur artistique de l’antique fonderie phocéenne de son beau frère, Marcel Olive, autant par fidélité familiale que par dévotion au grand art typographique.

Car ses créations avaient deux ressorts paradoxaux : le feu du créatif et la minutie de l’artisan. D’une part un coup de pinceau artistique, impulsif, d’autre part cette rigueur extrême à laquelle sont astreints les typographes. On retrouve ici ce mariage du geste libre – voir le décor de la page de couverture, ce O pour Olive, peint d’un large coup de brosse – et du souci de l’harmonie des plus petits détails, dans les fontes de caractères.

Entre les fontes elles-mêmes on perçoit cette dualité. Pour le côté « méditerranéen », revoir le célèbre et vigoureux Mistral, ci-dessous dans sa version numérique actuelle, de Linotype :

Pour le côté « nord de la Loire », regardons ci-dessous quelques lettres du gracieux Chambord, qui n’a quant à lui jamais été numérisé :

Mais attention, le Chambord est un chef d’œuvre sulfureux. Roger Excoffon a en effet imité la police Peignot, dessinée pour la fonderie éponyme dans les années 30 par Cassandre, son aîné dans la galaxie des stars du graphisme. Le Peignot n’existant (pour faire bref) qu’en lettres capitales, le Marseillais lui a créé des bas de casse, différentes graisses et des italiques. Le Chambord a eu un grand succès des années 40 aux années 60, il était le caractère français par excellence. Nul ne sait vraiment pourquoi il n’a jamais été numérisé et ne fait plus partie des catalogues à la disposition des graphistes. On peut suspecter qu’à l’origine, les reliquats des procès en plagiat intentés par la fonderie Peignot n’ont pas incité ses nouveaux propriétaires à le pérenniser et que, d’autre part, il demanderait, il est vrai, beaucoup de travail pour le débarrasser de quelques archaïsmes (tels ses chiffres, très années 30).

Peut-être qu’un jour ce catalogue trouvera une nouvelle utilité, lorsqu’un typographe se décidera à retrousser ses manches pour redonner vie à cette police si rare et distinguée, dans laquelle leurs deux créateurs, Cassandre et Excoffon, on su réchauffer la froideur habituelle des lettres « bâtons » par ces pleins et ces déliés calligraphiques exquis. Signalons qu’en 1991, Adrian Frutiger a créé pour la marque Shiseido un alphabet dans ce style.

Citons pour finir une grande originalité de ce catalogue, parlons de son « faux texte ». Le professionnel de la communication d’aujourd’hui connaît trop bien le Lorem ipsum, des premiers mots de ce texte latin (ou à peu près), issu d’une mauvaise transcription de Cicéron, qu’utilisent presque exclusivement, depuis des siècles, les metteurs en page et les typographes pour montrer à leurs clients à quoi ressembleront leurs compositions dans les caractères de leurs choix (l'autre nom du « faux texte » est bolobolo) :

Lorem ipsum dolor sit amet, consectetuer adipiscing elit, sed diam (etc., etc.)

La fonderie Olive utilisait quant à elle un texte original et poétique, dédié à la Lettre, savamment mis au point afin de présenter le plus beau gris de page dans toutes ses polices :

Triomphante aux bornes d’un empire aboli, la lettre des pierres jalonne le chemin des cohortes romaines, inscrit les noms des procurateurs et des juges au front des colonnes de gloire, sur les dalles funèbres qui deviennent pour nous comme autant de cadrans solaires où se voit de son lever à son déclin, dans la parure des mots morts, la beauté nue des formes incises ; le trait ancien révèle ainsi la volonté d’une lumière qui délivre la parole ; l’ombre jaillit sous le burin qui la provoque, s’harmonisant selon l’heure, au soleil dans un jeu parfois subtil et parfois éclatant, dans un accouplement fructueux où l’esprit reconnaît sa voie et le cœur sa raison. Il semble que les premiers graveurs n’aient eu d’autre intention que celle de conserver dans le plomb l’empreinte de ces formes sublimes et nous lisons encore, consultant les vieux livres comme sur des stèles, ces caractères de l’admiration et de l’émotion, tout onctueux d’encre, crevant presque la page mais irradiant du poids charnel de la main, susceptibles de dire la place juste d’une courbe ou la variante sensible d’un bâton répété mille fois. Il ne s’agit point là d’une justesse selon la règle et le compas mais de la communication d’une certaine chaleur humaine par laquelle le plomb s’est transmuté et nous voyons encore (etc., notre catalogue ne va pas plus loin).

Qu’on pardonne enfin un dernier aparté, très personnel : années 70, un escogriffe d’une quinzaine d’années amène un dessin à lui dans un bureau sur la Canebière, pour répondre à un concours d’affiche pour Air France. Il ne remportera pas le prix. Depuis il déteste les concours mais il est quand même devenu graphiste. Et il a le fantasme d’avoir croisé Excoffon dans ce bureau marseillais, parmi ces messieurs encostumés malgré la chaleur. En même temps à l’autre bout de la France, un graveur d’une société de flexographie se rend au 7 de la rue Crébillon à Paris avec le présent catalogue sous le bras. Il va y prendre livraison, à la succursale d’Olive, de la commande des caractères de plomb qu’il a délicatement cochés au crayon sur les pages. Le hasard fera que, plus tard, ce monsieur deviendra le beau-père de l’escogriffe. Fin de l’aparté.