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 Conférences graphiques

Composition au plomb : mode d’emploi
Gestes d’artisans de l’époque industrielle
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GUIDE PRATIQUE DU COMPOSITEUR D’IMPRIMERIE
Par Théotiste Lefevre, Paris, Librairie Firmin Didot Frères, 1855

UN VOLUME, FORMAT 15 x 24 CM 

Voici le catalogue exhaustif des mille minuties d’un ouvrier d’exception, l’un de ces hommes modestes sur qui reposent les entreprises, un perfectionniste anonyme. Il était le chef des ateliers de la célèbre imprimerie des Didot au début du XIXe siècle. Une des priorités de ces grandes maisons était la formation des jeunes gens qui y rentraient pour accomplir leurs carrières. Chacun des différents métiers de l’industrie graphique étant un artisanat, on se devait d’en transmettre les savoir-faire. C’est à cette fin, et pour le rayonnement des Didot dans la profession, qu’on édita cette somme. La rumeur veut pourtant que son auteur l’ait d’abord conçue pour lui-même, sans intention de la publier. La lecture de sa prose précise et méthodique autorise à le croire : il est sûrement des textes qu’on écrit obsessionnellement.

Ce monsieur s’appelait Théotiste Lefevre. Remarquez qu’il écrit son nom propre sans accent sur le second e, naturellement accentué par les deux consonnes devant lesquelles il est placé : la leçon peut commencer ! Tous les recoins seront explorés : la composition, de l’orthographe à la mise en forme des différents types de textes, l’imposition des pages, la mise en pages, le tirage, le paquetage, etc., etc. Et chaque domaine pénétré à fond : huit pages sur les seuls signes, abréviations et chiffres romains, des chapitres sur les règles de construction des tableaux, de l’écriture algébrique, de l’écriture musicale, des particularités de la composition des différentes langues étrangères, du latin, un quasi traité de vingt-six pages sur la composition du Grec, puis des caractères non latins : Russe, Copte, Arabe, Hébreux… Viennent ensuite les attributions des différents opérateurs, les plans des impositions des cahiers, infinité de schémas pratiques, le détail des casses et pour finir un vocabulaire typographique très utile – où l’on découvre entre autres perles oubliées que l’ancêtre du freelance s’appelait « conscience » : un homme de conscience ou une conscience était un ouvrier compositeur engagé à la journée.

Les gravures réunies ci-dessous illustrent la première partie du livre, relative aux opérations de composition. N’imaginez pas que l’image remplace ses cent mille mots, ce n’est pas un livre pour les enfants ni pour les touristes que nous sommes. Ainsi, la première des images en gros plan soutient-elle l’explication suivante : « (…) le composteur dans la main gauche où il est placé de la manière suivante : les quatre doigts, pliés et rapprochés les uns des autres, le supportent avec la face interne des phalanges, sur lesquelles il glisse lentement d’avant en arrière, à chaque lettre qu’il reçoit, par le mouvement que lui impriment les doigts simultanément avec le pouce. Ce dernier est placé, presque allongé, d’abord au dessus de la clavette et débordant un peu (etc.). »

Quant aux dernières images montrant un ouvrier manier une forme, elles disent bien comment placer les mains dans le châssis, quel coin poser sur le marbre, pivoter, faire glisser, la gauche, la droite... Ne rions pas : il n’aurait plus manqué que tout tombe par terre, avec les milliers de lettres en plomb répandues sur le sol ! Ou que la forme soit présentée à l’envers sur le marbre. On n’était pas à l’atelier pour se distraire, il faudra attendre les éco-musées pour cela...

Émouvant inventaire d’autant de gestes précis, de laborieuses et multiples attentions que l’on pourrait remplacer aujourd’hui par une seule image : celle de deux mains sur un clavier et une souris d’ordinateur !