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Jean-Pierre Corniou, SIA Conseil
« – Le web est un révélateur de mensonges »
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ENTRETIEN AVEC JEAN-PIERRE CORNIOU, DIRECTEUR GÉNÉRAL ADJOINT
SIA Conseil, Paris, Bruxelles, Amsterdam, Rome, Casablanca, Dubai
Photographie © Arnaud Chambon

Jean-Pierre Corniou (ENA) a été DG adjoint de l’ANPE, DSI d’Usinor-Sacilor, DSI du Groupe Renault, etc. Il se consacre maintenant au conseil. Il est DG adjoint de la société SIA Conseil, dont je suis fournisseur. Il est aussi professeur associé de management des systèmes informatiques à Paris-Dauphine, blogueur, et l’auteur de plusieurs livres dont « Le web, 15 ans déjà, et après ? » (Dunod, 2009).

PBlanc : Otez-moi d’un doute, les chamboulements dus à la révolution numérique, auxquels j’assiste du point de vue de l’édition, de la presse et de la communication, ils ne se cantonnent pas à ces secteurs ? SIA conseille les métiers de l’énergie, la finance, télécoms, industriels, acteurs sociaux et autres domaines. Les lignes bougent partout, non ?

JPC : Bien sûr ! Le web concerne toutes les activités. Il faut bien comprendre qu’on est sorti d’une ère, celle de l’informatique, de ses process stables, ceux qui ont dominé la fin du XXe siècle avec des outils centralisés et coûteux, les SAP, Oracle et autres. Un premier carcan a été brisé par le personal computer, puis par le PC en réseau. Mais c’est la révolution d’Internet et du web qui a décloisonné et reconnecté sur des bases nouvelles. Un ticket d’entrée peu cher, aucune compétence pré-requise : n’importe qui et tout le monde a pu s’en mêler, dans un rare élan de démocratisation. On a atteint une réelle universalité grâce à ces nouveaux outils.

Mais le web n’est pas qu’économie, loin de là, il nous concerne tous à tous les niveaux de notre vie de tous les jours. Ce qui est fantastique ce sont les transversalités qu’il autorise, les rapprochements de compétences et de données, comme l’Open Data qui permet à partir de données publiques d’inventer de nouveaux services. Un exemple : la santé. Mon corps m’appartient. Pourtant j’en ai délégué le soin au médecin et il m’est en quelque sorte interdit de m’en occuper moi-même. Voilà un privilège remis sérieusement en question aujourd’hui grâce à l’information et aux outils offerts par le web.

Le monde a véritablement changé. Néanmoins il ne faut pas se leurrer, cela s’est fait selon un modèle capitalistique standard, d’où ont émergé des mastodontes. Et dorénavant, se pose la question de la manière dont on pourrait redonner sa réelle valeur aux contenus, d’avoir une distribution plus juste. On doit ainsi résoudre durablement la question de la rémunération du travail intellectuel que représente la production de connaissances.

PBlanc : C’est grand et beau, mais tout le monde n’aime pas.

JPC : Historiquement toute évolution s’est faite au détriment de corps constitués. Ça gène beaucoup de gens établis. Les scribes, les moines copistes, et aujourd’hui les médecins , les journalistes, les hommes politiques, et les « sachants » conventionnels. À un certain moment de l’histoire, on a confié à certaines personnes les clés de nos immeubles pour qu’ils en soient les syndics. Et depuis lors ils se s’en sont proclamés propriétaires ! Aux sources du web il y a un discours libérateur. Quasiment libertaire, souvenons-nous. C’est la sortie du monde tel qu’il existait jusqu’alors : en mode broadcast. Aujourd’hui les émetteurs reçoivent un écho, des réactions, ils doivent dialoguer. Ils ne peuvent plus se contenter de faire descendre l’information. Ça change tout !

PBlanc : Quelle est la bonne réaction de l’entrepreneur ? De celui dont l’entreprise n’est pas née « dedans », celui qui doit « faire avec ».

JPC : Il doit avoir confiance et faire confiance. Qu’est-ce qu’on attend des entreprises officielles et des entrepreneurs ? La vérité. Une valeur ajoutée incontestable. Tout le monde va avoir besoin de tiers de confiance. À tous les niveaux, même les plus hauts. Le monde du web va générer des médiateurs. L’entrepreneur doit intégrer Internet non pas comme une vitrine mais comme un moteur. Le dernier à qui on fait confiance c’est le broadcaster, celui qui nous assène son discours publicitaire. On ne veut plus entendre la Pravda, c’est fini ! Celui qui saura créer l’intimité, la complicité, mais sans manipulation, aura gagné.

PBlanc : Qu’est-ce que vous dîtes à vos client, chez Sia ?

JPC : On leur dit exactement ça. D’assurer une présence authentique sur Internet. Pas de mensonges. Le web est un révélateur de mensonges. Récemment nous avons dit à un de nos clients importants (il restera anonyme) : « – Vous avez raconté n’importe quoi. » Il n’a pas aimé. Mais alors, pas du tout ! On lui prouve ce qu’on avance. Il doit le reconnaître. Révision des organisations. Action.

PBlanc : On n’associe pas, a priori, cette exigence de moralisation et de vertu avec l’aspect libertaire dont vous évoquiez le souvenir. Les deux ne seraient-ils pas pourtant caractéristiques de la seule et même culture anglo-saxonne ? Un puritanisme avec lequel on a du mal, nous autres Latins ?

JPC : Vous avez raison, chez nous il y a toujours une seconde chance, la possibilité d’une rédemption ou d’un pardon. Ça va être dur de continuer ainsi. Les processus actuels sont à la fois créateurs et destructeurs. Les gens descendent plus facilement d’un piédestal qu’ils n’y montent.

PBlanc : Des sociétés qui sont obligées de coller au plus près des attentes des consommateurs, c’est finalement un retour aux sources les plus saines de l’économie de marché, non ? Un chance à tous les David contre les Goliath ?

JPC : Bien entendu ! On n’est qu’au début d’un processus inouï. Le Html5 ouvre une nouvelle génération, c’est un outil prévu pour la production, permettant des conceptions de programmes. Avec ça, sept milliards de terriens multipliés par cent milliards de neurones, on peut être optimistes ! Il y a plein de possibilités pour tout le monde, un réel rééquilibrage.

PBlanc : Dans votre livre sur le web (lien) vous faites un panorama très complet des évolutions de la publicité. Si des neurones s’agitent en ce moment, c’est bien chez les publicitaires…

JPC : Effectivement. Malgré sa jeunesse et l’impérieuse nécessité de sa reconversion au média – une question de survie pour ce gigantesque secteur –, la publicité sur le Net a pris des allures de réclame à l’ancienne dont on se dit que le consommateur est désabusé. Quand on sait que le succès de géants tels que Google ou Yahoo dépend entièrement de ça, on peut se dire que les jeux sont loin d’être faits. J’avance dans le livre que l’alternative du « tout gratuit » financé par la publicité est le paiement des services par abonnement ou micro paiement. Ce n’est pas l’engouement pour les tablettes numériques et autres Apps qui me contredira. Un logiciel à 2,99 €, c’est rien. Mais en vendre dix millions, cela change tout !

Je le répète, nous allons vers de nouveaux modèles économiques. Le seul problème, si c’en est un, c’est qu’il n’y a pas de mode d’emploi. Il faut trouver des combinaisons de solutions. Mais d’ores et déjà, certains modèles issus du web s’appliquent à la gestion de l’innovation dans de grandes organisations, où le management de type coordination centrale en mode projet a révélé ses limites. L’industrie du logiciel libre a ainsi introduit de nouveaux « systèmes d’action » basés sur les réelles compétences des individus, l’échange et le partage des informations sans étiquette, la gestion coopérative des objectifs, le co-design, etc. En plus de la pérennité et de la stabilité des constructions produites dans ces conditions, on garantit un processus constant d’amélioration.

Le blog de Jean-Pierre Corniou : jeanpierrecorniou.typepad.com

Le site de SIA Conseil : www.sia-conseil.fr

Le livre de Jean-Pierre Corniou : « Le web, 15 ans déjà, et après ? »

Une vidéo de Jean-Pierre Corniou : « 1,2 milliard d'automobiles, 7 milliards de terriens, la cohabitation est-elle possible ? »