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Patrick Reagh, imprimeur typographe
« – OK, “la passion” ça sonne bien, mais il faut aussi être un peu dingue. »
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ENTRETIEN AVEC PAT REAGH
Patrick Reagh Printers, Inc., Sebastopol, California (USA)

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PHOTOS © PBLANC.FR

Patrick Reagh a fondé une importante imprimerie typographique à Los Angeles en 1978. Il vit et travaille maintenant à Sebastopol, au nord de San Francisco, dans ce qu’il appelle sa « printing farm ». C’est un musée vivant où il continue à faire fonctionner plusieurs fondeuses Monotype ainsi que d’anciennes presses à imprimer des caractères mobiles (en plomb ou en bois) ou des plaques en polymère générées d’après des fichiers digitaux. Il travaille pour des designers, des éditeurs, des bibliophiles et autres connaisseurs de son art.

PBlanc : Tu fonds toi-même les caractères typographiques en plomb pour tes compositions sur ce matériel Monotype centenaire.

Pat Reagh : Oui, tout commence sur ces claviers avec lesquels on perfore un rouleau de papier semblable à ceux des pianos mécaniques d’antan. À la différence des claviers d’ordinateur, il n’y a pas d’écran de contrôle et tout ce qu’on voit c’est une bande de papier avec des trous dedans. Ces trous sont pratiqués sur une ligne de 31 possibilités qui, combinées, créent des coordonnées : A-0 x 1-15. Ces grilles sont adaptées aux matrices des polices – des plaques de métal dur dans lesquelles les lettres et les signes sont gravés en creux. C’est dans ces matrices qu’on ira ensuite couler le plomb en fusion pour produire les caractères. Et chaque police a une grille différente, en fonction de la taille et du nombre des signes qu’elle contient. Composer sur ce matériel demande de l’attention et de la patience. On a un œil sur la copie, l’autre sur les indicateurs de calcul, et on fait valser gentiment ses doigts sur le clavier. Mais ça ressemble un peu au jeu de la bataille navale.

PB : En moins drôle. Et on doit souvent couler ses navires !

PR : J’avoue que cet exercice n’est pas celui que je préfère, je tape très lentement sur ces claviers, avec deux doigts… Alors que dans le temps j’avais un employé, il s’appelait Bill, il était incroyable ! Il composait à une vitesse prodigieuse, et il pouvait te parler en même temps que ses dix doigts courraient sur le clavier et que ses yeux suivaient la copie. Et à la fin de la journée, il pouvait n’avoir fait aucune faute. Ou une seule. Deux au maximum. C’était inouï.

PB : Il y avait, là aussi, toute une classe ouvrière qui a complètement disparu.

PR : Des types comme Bill étaient des ouvriers extrêmement bien payés. Mais il y avait aussi cette mentalité des Unions. C’était compliqué. Tiens, un jour à l’atelier, tout d’un coup, je me rends compte que le cliquetis du clavier de Bill s’est arrêté et je le vois en train de lire un livre. « – Bill, qu’est-ce qui se passe ? « – C’est cette pièce qui s’est coincée, je ne peux plus taper. « – Ben répare-la, la rechange est là-bas. » Alors il me répond : « – Non non, Pat, je suis claviériste, pas mécanicien, c’est pas mon boulot. » Tu te rends compte ? On était un minuscule atelier : quatre ou cinq. Mais Bill était le Labeur et moi le Management. Il venait de boîtes plus grosses avec des règles syndicales très strictes. Vous avez ça en France ?

PB : Houla ! je te parlerai du Syndicat du Livre un autre jour. Mais revenons dans ton One Man Studio. Après avoir été perforés, les rouleaux de papier sont montés sur la fondeuse où la mécanique va distribuer le plomb en fusion dans les matrices et cracher les caractères un par un. Ce qui est fabuleux, c’est que tu possèdes un nombre incroyable de polices différentes ! Quelle richesse !

PR : J’ai accumulé ça, les matrices, le matériel et tout le reste, tout au long de ma carrière. Et même si toutes les machines sont conservées en parfait état de marche ça ressemble plus à un musée qu’à autre chose. Depuis maintenant plus d’un quart de siècle ces matériels sont obsolètes. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai pu en récupérer beaucoup si facilement : en plus des machines que j’ai achetées il y a celles qui m’ont été données. À la fin des années 80 j’ai eu un coup de fil d’une boîte qui m’offrait ses Monotypes et tout leur matériel. Il n’y avait qu’un loup : on ne me laissait qu’une semaine pour tout déménager ! On parle de plusieurs tonnes de machineries. Mais on y est arrivé et les voici installées ici, qui fabriquent joyeusement des caractères dans leur retraite pastorale.

PB : J’ai travaillé avec un graveur taille douce à Paris, qui avait le même type de presse que les tiennes et qui m’expliquait que le problème, c’était quand des pièces cassaient. Jusqu’à une certaine année, un concessionnaire les lui refaisait d’après le manuel. Mais il a fermé. Mon graveur a réussi à lui extirper des photocopies du manuel pour pouvoir continuer à faire usiner les pièces par un outilleur. Mais ensuite, même ce fabricant a pris sa retraite…

PR : C’est si vrai : quand une pièce casse c’est un vrai problème dorénavant. Pourtant, de façon incroyable, il y a encore aujourd’hui un service Monotype à Londres. Il te vendront des machines toutes neuves ou des pièces détachées s’ils les ont. Mais pour combien de temps ? Ce qui était à l’époque une large corporation industrielle s’est réduit à deux personnes. Duncan Avery, qui dirige le service est dans la boîte depuis presque soixante dix ans ! Heureusement il y a des imprimeurs à la presse et des typographes dans le monde entier, pour qui Internet a été un moyen génial pour créer des réseaux. On forme une sorte d’amicale, tout le monde se connaît. Et quand on a un besoin on fait passer le mot. Et parfois on obtient même ce dont on a besoin. Mais à quel prix, et combien de temps cela peut-il encore durer ?

PB : Autant qu’il y aura des passionnés pour ça.

PR : Pour continuer à travailler sur ce type de matériel ? Tu veux dire des mabouls ! OK, la passion ça sonne bien, mais il faut aussi être un peu dingue.

PB : Tu plaisantes ? Ça n’a rien à voir avec être dingue. C’est plutôt de la précision extrême de mon point de vue. Personne ne pourrait se lancer dans cette activité avec seulement de la passion. C’est une vie entière d’expérience : comment agir ou réagir dans tel ou tel cas, comment savoir si tout se passe bien ou si il faut faire un réglage, comment faire ce réglage etc.

PR : C’est vrai que je bénéficie de chaque jour d’expérience acquise depuis mon apprentissage. Maintenant, de l’arrangement des lettres à la pression sur le papier, la pénétration de l’encre, les couleurs, etc., les gens attendent une sorte d’excellence de l’impression typo. Et qui voudrait s’engager sur le chemin de la perfection aujourd’hui ? Des mabouls peut-être ?

PB : D’accord, d’accord, mais le résultat de ces efforts est magnifique. La qualité de la presse typographique est unique. C’est gratifiant comme industrie.

PR : Ouais, résultats magnifiques mais process poisseux. Regarde autour de toi, tout ce qu’on touche se transforme en encre, huile et graisse. Ou le pire du pire, tu vois ces éclaboussures sur le mur : c’est du plomb. Quand un ressort ou un boulon doit être resserré, la machine devient folle et elle se met à cracher des giclées de métal en fusion à travers la pièce. J’ai le corps couvert de cicatrices à cause de ce genre d’accidents. Et le plomb c’est dangereux tu sais, si tu en avales. Les imprimeurs ont toujours été mis en garde contre la toxicité du plomb en cas d’ingestion.

PB : Ça me rappelle une des histoires de ma mère : elle allait souvent chez des imprimeurs dans les années d’après guerre, pour un journal avec lequel elle travaillait. C’était l’époque à laquelle les ouvriers d’imprimerie étaient obligés de boire du lait pour contrecarer les effets toxiques du plomb qui les entourait. Ma mère dit qu’il y avait toujours une bouteille blanche sous leurs établis.

PR : Correct, le lait est réputé bon contre les effets poison du plomb. Mais je n’ai jamais eu connaissance d’aucun imprimeur américain forcé à boire du lait.

PB : Ma mère ajoute qu’il y avait une autre couleur de bouteille sous les établis, le rouge : c’était du vin. Et si la bouteille blanche était toujours pleine la rouge ne l’était jamais. (rires)

PR : Tu ne peux pas vivre dans la peur, on essayait de se convaincre que le plomb n’est mauvais que si on l’ingère. Mais oui, le plomb est définitivement mauvais pour la santé. Peut-être aussi qu’essayer de gagner sa vie avec des caractères en plomb est mauvais pour la santé mentale. Comme le vin.

PB : Okay ! Alors si ce n’est pas pour l’Art c’est pour le Business. C’est vrai qu’ici, aux USA, il y a un vrai micro marché la belle impression, le beau livre de bibliophilie. C’est ce qu’on appelle la private press. En France c’est différent. La plupart des imprimeurs typo se considèrent comme des artistes, c’est difficile d’envisager une collaboration professionnelle avec eux. La notion anglo-saxonne de commercial artist est mal admise en France.

PR : Je vois très bien ce que tu veux dire. C’est vrai que je me suis toujours considéré comme un ‘imprimeur de commerce’. Avec mon savoir-faire je m’inscris dans une chaîne de production dans laquelle il y a un éditeur, un artiste ou un auteur, un graveur, etc. J’ai eu la chance de travailler avec de grands éditeurs, auteurs et artistes qui m’ont donné l’occasion de produire de superbes ouvrages. Mais maintenant je n’accepte que deux types de commandes : premièrement les beaux projets qui me procurent un plaisir d’esthète, et deuxièmement ceux qui me procurent beaucoup d’argent (rires).


PB : Ça doit être plus rare, ça…

PR : Ça arrive ! Regarde cet énorme livre. Les gens me disent : « – Mais qu’est-ce que ce bouquin fait sur tes étagères ? » C’est une fille du marketing de la Disney Corporation qui m’a approché à Los Angeles : « – On veut faire un livre en tirage limité pour notre film Le Roi Lion, et on veut absolument le faire avec vous. » Okay. Moi, je ne fais que ça, des tirages limités. Dans mon monde ce sont des tirages de 300 ou 400 exemplaires. Mais pour elle et pour Disney, un tirage limité c’était 80.000 exemplaires ! Ça tirait en offset bien sûr pour cette quantité, et ça allait bien, mais ils voulaient aussi imprimer les paroles de la chanson sur ce papier fabriqué à la main par des Indiens de la région de Puebla au Mexique. D’habitude ils n’en fabriquent que de petites quantités. Alors il a fallu mettre en place une véritable organisation au sein de nombreuses tribus pour pouvoir obtenir les quantités suffisantes en un temps réduit. Pour moi, imprimer sur ce papier, ça a occasionné de nombreux problèmes. C’est ce qu’on appelle du papier d’amate ou d’écorce, en fait ce n’est pas du papier, mais de la fibre martelée. Il n’y a pas deux feuilles identiques. On a passé un temps fou à classer les feuilles par épaisseurs pour nourrir correctement les presses. Et pour finir, on a même réussi à faire le boulot. Alors chez Disney ils étaient tellement contents qu’ils nous ont très généreusement payés. Le timing était super parce que c’était juste avant que je déménage en Californie du Nord, et c’était un déménagement très coûteux.

PB : Et ça t’a permis de continuer à faire ces magnifiques éditions comme ces livres de poésie là, sur la même étagère, ces livres miniatures ou encore ces posters…

PR : Oui mais c’est bientôt fini tout ça. Il n’y a pas assez de jeunes disposés à passer le temps nécessaire à acquérir le métier. Moi j’ai eu jusqu’à une dizaine d’employés, mais maintenant je ne peux même pas envisager de prendre un stagiaire pour lui apprendre le job. Je me demande parfois ce que mon matériel va devenir. Il n’y a pas assez de demande pour la qualité qu’il offre. C’est que chaque étape est très longue ici. Extrêmement longue. Tu as bien vu : rien que pour la composition, ça prend des jours. Donc c’est cher. Et personne ne veut plus payer cette qualité. Tout le monde compose sur un ordinateur maintenant, en un clin d’œil.

PB : Attention, dire que la fondeuse Monotype produit un travail d’une qualité artisanale est une sorte d’hérésie d’un point de vue historique : quand les fondeuses Monotype, Linotype et autres sont apparues, à la fin du XIXe siècle, la profession s’est unanimement écriée que c’en était fini de la qualité, qu’une ère industrielle s’ouvrait, qui ne produirait plus qu’un standard bas de gamme, etc, etc.

PR : Les scribes disaient la même chose quand Gutenberg a développé le caractère mobile au quinzième siècle !

PB : Tu as raison. On est finalement en train de parler de ce qu’on appelle le Progrès, non ? Et ce n’est pas trahir un secret que de signaler que dans ton studio, il y a aussi cet ordinateur, le même que celui que j’utilise à Paris, il y a une tablette numérique, je vois que tu scannes tes spécimens typographiques pour les retravailler sur les mêmes logiciels que ceux que j’utilise, pour tes expériences et tes recherches graphiques, pour certains boulots tu imprimes à partir de clichés polymère, etc. J’ai une théorie : ce ne sont pas les outils qui produisent la qualité, ce sont les hommes. Mais les outils les y aident.

PR : Bon, je passe le plus clair de mon temps sur l’ordinateur aujourd’hui. Je crée les maquettes de livres qui s’impriment ailleurs. Tout ce que je connais des caractères et de la typographie a été transféré sur l’ordinateur. C’est là qu’est le métier. Mais à la fin de la journée, quand j’ai fait fonctionner les vieilles machines avec leur métal brûlant, et les presses à imprimer, je retourne à la maison avec ce sentiment que j’ai accompli quelque chose qui en valait la peine. Quelque chose de plus tangible.

Pat Reagh : 96 Bloomfield Road, Sebastopol, CA 95472-5106 (USA)
tel.: 707 829 6805 - e-mail: patreagh@sonic.net