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Philippe Bachelier, photographe
« – Aujourd’hui, la question se résume à ça : combien paye-t-on la distinction ? »
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ENTRETIEN AVEC PHILIPPE BACHELIER
Atelier Philippe Bachelier, Paris Xe
Photographie © Arnaud Chambon

Philippe Bachelier est un photographe réputé. Il écrit pour la presse spécialisée, il est l’auteur d’un ouvrage de référence sur le noir & blanc, enseigne la photographie et poursuit une œuvre personnelle. Comme l’occasion s’en est maintes fois présentée, une commande nous réunit.

Philippe Blanc : Comment Philippe Bachelier, qui fait de la photo d’art, considère-t-il la commande que je lui passe, de clichés de flacons de parfums pour la documentation commerciale d’un industriel ?

Philippe Bachelier : C’est une continuité. Ce qui m’intéresse c’est de faire de la photographie, de trouver le bon angle et la bonne lumière, de présenter aux regards des constructions qui mettent en valeur les sujets sur lesquels j’interviens et qui offriront ainsi de l’originalité, par rapport à ce qu’aurait pu faire quelqu’un d’autre avec les mêmes objets. Le métier est strictement le même quand je fais des photos pour moi ou des photos sur commande, il n’est pas question de déroger, ou de considérer certaines photos comme alimentaires comme on dit. Pour moi, le terme « photographie d’art » me gêne parce que c’est comme pour tous les arts, c’est comme de dire, heu : « Je suis peintre d’art », on est peintre, on est photographe, et on fait de la peinture, de la photographie. Après je dirai que c’est la critique ou les spectateurs qui se posent la question de savoir si c’est de l’art.

PBlanc : Il y a d’abord la question de l’exigence par rapport à son propre travail.

P. Bachelier : Balthus disait quelque chose comme « Trop de gens se disent artistes mais ne connaissent pas assez le métier ». Et en fait ce qui m’intéresse moi, c’est le métier. D’accord, c’est un art visuel, mais en même temps il n’y a jamais eu autant de photographies produites. Le plus souvent, ce ne sont que des images anecdotiques.

PBlanc : Les photographes professionnels ne pâtissent-ils pas de tendances initiées dans les années 60 par des artistes, justement – comme la recherche d’effets de bougé ou de flou, les cadrages décadrés, etc. – qui rendent ringards d’excellents artisans ?

P. Bachelier : Attention, la question qui m’importe ce n’est pas tellement qu’il y ait une image à laquelle on attribue plus ou moins de métier, ce qui m’intéresse avant tout c’est l’intention du photographe.

PBlanc : Les photographes, justement, de quoi parlent-ils entre eux, en ce moment ?

P. Bachelier : Dans le métier, le grand sujet c’est la quantité de travail (sous-entendu : qui diminue) et le problème de sa rémunération. Ça, c’est la grande question.

PBlanc : C’est vrai qu’il me semble que vous travaillez beaucoup plus qu’avant. Du temps de l’argentique la prise de vue était l’opération principale. Tandis que maintenant vous pouvez passer des journées entières sur Photoshop (pour ne pas le nommer) qui ne vous seront jamais rémunérées, ou tout au plus au même prix qu’avant.

P. Bachelier : L’outil numérique a changé la demande. On ne résonne pas seulement en fonction de ce qu’on peut faire à la prise de vue, on intègre aussi les possibilités de modification de l’image grâce à l’ordinateur.

PBlanc : Oui, on en vient à remplacer du stylisme, de la lumière de studio, des équipes et des assistants par un logiciel.

P. Bachelier : Avec l’idée qu’en numérique tout est beaucoup plus facile. En argentique, si l’on a un problème de reflet indésirable sur un objet, on l’élimine en changeant l’éclairage ou la disposition de l’objet. Et du coup on est amené à faire un cadrage différent de ce qui était prévu initialement. Aujourd’hui, comme on peut intervenir localement sur l’image, qu’on peut retoucher facilement, on va en rester bien souvent à l’idée première d’un certain angle, même si on va trouver des défauts et des effets secondaires à cet angle. On se dit « de toutes façon j’ai Photoshop pour corriger ça ». En argentique on utilisait d’autres procédés pour contourner le problème. On trouvait d’autres solutions graphiques. On se disait « ma lumière arrive comme ça, on ne peut pas la faire arriver de manière différente, on ne peut pas avoir deux lumières qui s’opposent sur un même sujet ». En numérique on peut avoir deux lumières différentes sur le même sujet et les assembler. En argentique on pouvait avoir recours à des systèmes de retouche complexes à partir de duplicatas, mais c’était réservé à de gros budgets, avec une mise en œuvre longue et fastidieuse.

PBlanc : Là, tu ne parles pas que de paupérisation sur le plan financier, mais aussi de paupérisation de la demande…

P. Bachelier : Ce qui se passe c’est qu’avant il fallait payer pour voir…

PBlanc : … Les fameux frais techniques

P. Bachelier : … Ces frais techniques freinaient les ardeurs du client, qui se contentait finalement de choses plus simples. D’une façon générale, notamment dans l’univers de la publicité ou de la communication, si l’on compare les photographies d’aujourd’hui avec celles d’il y a quinze ans, on est entré dans une image beaucoup plus sophistiquée, plus artificielle. On bascule dans de l’image de synthèse.

PBlanc : Le mot photographe n’indique plus tout à fait la même activité.

P. Bachelier : La grande question c’est que très souvent les photographes bloquent sur les interventions à faire en numérique. C’est un peu comme la poule devant un couteau. Il y a de multiples possibilités d’intervention, mais qu’est-ce qu’on va faire ? Il faut un minimum de vocabulaire visuel pour identifier ce qui convient et ce qui fait défaut : contraste, densité, teinte, saturation, luminosité, etc. Dans les cours que je donne, mes étudiants en photographie sont souvent devant quelque chose qui ne va pas dans l’image, mais ils ne trouvent pas les mots qui permettraient de trouver la solution. Il y a une telle souplesse en numérique par rapport au film, on peut faire tellement d’interventions, que du coup on est face à la terreur de la liberté…

PBlanc : … Alors là, excuse-moi de mettre les pieds dans le plat, mais d’un point de vue extérieur, on a souvent l’impression que beaucoup de photographes le sont par auto-proclamation et que trop d’entre eux manquent de culture photographique. Je m’adresse au professeur, n’est-ce pas ?

P. Bachelier : Oh, disons qu’on peut être un bon artisan peu inventif, comme un moins bon artisan plus inventif, qui pourra produire quelque chose qui ne sera pas sans défaut mais qui sera plus intéressant.

PBlanc : Anecdote : un ami graphiste travaille pour un groupe hôtelier qui lui dit un jour : « Les photos c’est cher, vous pourriez les prévoir en plus petite taille dans nos documents, ça nécessiterait une qualité moindre et vous pourriez ainsi les faire vous-même au lieu de faire travailler un photographe professionnel ». Ce qu’il fit. Mais l’autre jour dans un hôtel, il fait ses photos dans les chambres avec son reflex et la lumière du jour, et patatras ! voilà le directeur qui commence à l’entreprendre sur la photographie, qu’il se piquait de bien connaître, et lui pose des questions pointues : comment il fait sa balance des blancs, etc. De fil en aiguille, le bonhomme finit par lui prendre l’appareil des mains et faire des photos comme il en avait envie, avec un petit côté artiste, il se fait plaisir, avec par exemple un grand mur nu et une chaise dans un coin ! Photos que la directrice de communication de la société a ensuite refusé d’utiliser parce que ses cadrages étaient trop extrêmes !

P. Bachelier : Comme il n’y a plus cette barrière, qu’on ne doit plus payer pour voir, ça change complètement la donne : aujourd’hui tout le monde est photographe. À la fois c’est bien parce que…

PBlanc : … Oui, on est tous pour la démocratie…

P. Bachelier : … voilà, mais par rapport au métier, puisqu’on a besoin de photographies pour informer, communiquer, dans la mesure où on passe du temps à le faire, la moindre des choses c’est qu’on soit rémunéré pour ça. Ensuite la question c’est, heu… ça vaut combien ? Ça m’est arrivé de faire des portraits pour un dirigeant d’entreprise qui me disait « Moi j’aime la photo, d’ailleurs j’ai un Hasselblad avec un dos numérique, etc. ». Il avait plus de pouvoir d’achat que moi pour acheter du matériel haut de gamme (rires).

PBlanc : C’est transversal à tous les métiers : à l’origine de notre monde numérique, il y a l’idée d’un partage par Internet. La notion de rémunération n’était pas incluse à la conception de la machine. Et maintenant, on n’y coupe pas, tout le monde est à la recherche d’un juste mode de rémunération de son activité.

P. Bachelier : Quand on produit quelque chose qu’on fait et qu’on refait, dont on peut garder différentes versions… Le temps qui est demandé pour travailler n’est pas pris en compte à sa juste valeur. On va considérer qu’en fin de compte une photographie, c’est un centième de seconde, et que donc, ce ne devrait pas être si cher que ça.

PBlanc : … Tu prêches un convaincu. Attention ! Il ne faut ne jamais perdre de vue la notion de valeur ajoutée des métiers qu’on exerce.

P. Bachelier : La difficulté c’est d’arriver à trouver un argument suffisamment pertinent pour la faire accepter. Finalement on est face à une question d’exigence et de reconnaissance de qualité de travail. Et comme on a l’impression qu’on n’a qu’à appuyer sur un bouton pour avoir un résultat… Pour faire un blog, pour faire un livre, on a des maquettes pré-formatées dans lesquelles on n’a plus qu’à couler son texte, ses images, on trouve ça beau tout de suite, on se dit qu’après tout ce n’est pas bien compliqué. Pourquoi payer ? Pour, en définitive… avoir quelque chose de différent du concurrent ! Aujourd’hui, la question de la commande se résume à ça : combien paye-t-on la distinction ? Que vaut un produit et jusqu’où le commanditaire veut rémunérer cette distinction pour sa communication ?

PBlanc : Hélas, disons aussi que chez le Client – appelons-le comme ça – il y a de moins en moins de variété dans l’offre. On se distingue surtout par les prix.

P. Bachelier : Oui il y a cette frilosité. On se dit « Untel a fait ça, ce serait pas mal de faire quelque chose dans le même esprit ».

PBlanc : Oui, comme le fameux : « Faites-moi une annonce à la Macintosh » (rires). D’un autre côté le numérique a changé la donne et semble offrir d’inépuisables ressources créatives. Le photographe n’est plus prisonnier de la réalité, il la déguise comme il veut et le résultat est facilement bluffant.

P. Bachelier : Parce qu’on veut coller à une idée, on fait volontiers abstraction de ce que restitue l’optique, la lumière. Ce qui fait qu’on n’est plus dans des rendus du type de ceux qu’on obtient avec… un seul soleil. On peut mélanger des lumières qui sont complètement opposées. On fait par exemple une photographie avec un éclairage, puis on reprend le même éclairage et hop ! on l’inverse, on le met dans l’autre sens, et enfin on fait un mélange des deux images en privilégiant telle ou telle partie de chacune. C’est toujours de la photographie, mais le résultat montre une lumière très artificielle, obtenue par voie numérique. D’une certaine façon, avec l’image électronique, c’est un retour esthétique vers les réclames d’autrefois qui utilisaient le dessin ou la peinture. Sauf qu’on utilise l’enregistrement de la réalité à travers le filtre des capteurs et de l’électronique pour basculer ensuite dans de l’imagerie. En fonction de sa culture, de ses a priori esthétiques, on va orienter l’image d’une façon ou d’une autre. Mais très souvent on passe, si j’ose dire, de l’autre côté du miroir. L’image qu’on obtient devient maniériste. Elle a perdu de sa fraîcheur première, telle qu’elle est restituée par un objectif ou par l’œil. Mais après tout, pourquoi pas, il n’y a pas de raison légitime de borner l’imagination.

PBlanc : Tu es en train de dire qu’à l’époque de l’argentique il y avait une vérité de la photo, notamment sur la qualité du photographe, qu’on peut déguiser sous toutes sortes d’artifices aujourd’hui ?

P. Bachelier : La question n’est pas tellement que la photo argentique mentait ou pas. Les possibilités d’intervention sur l’image étaient plus limitées. On était plus proche de ce que peut restituer l’objectif. Certes, le film faisait qu’on perdait du détail dans les ombres, ou dans le hautes lumières, on avait un résultat plus ou moins contrasté, des couleurs plus ou moins fidèles à l’original, mais il y avait quelque chose, j’ai envie de dire : d’assez brut. Et puis les possibilités de manipulation a posteriori étaient beaucoup plus réduites. Je revoyais récemment un livre de portraits qu’Avedon avait fait de la famille Kennedy. On voit sur la planche contact les photos avec les plis sur la robe, les trous de talons aiguilles sur le fond de papier déroulé dans la maison de vacances des Kennedy… Et ensuite l’image finale où, entretemps, un tirage était fait, retouché avec des encres et à l’aérographe, et ensuite le tirage retouché était photographié avec une chambre sur du plan-film très grand format, et c’était ce plan-film qui servait pour la reproduction. Donc ça a toujours existé, mais il y avait, j’ai envie de dire : les contraintes physiques, qui faisaient qu’on se gardait assez d’aller trop loin, parce que ça nécessitait des coûts importants… C’était un garde-fou finalement. Et on s’était habitué à un rendu assez brut de l’image sur un élément photosensible. Aujourd’hui on s’est complètement affranchi de ça, parce que le pixel, on peut le rendre blanc, noir, ou de toutes les couleurs. On peut tout recréer. J’ai pu voir dans un grand labo une publicité pour un parfumeur où la même photo d’une jeune femme était utilisée pour différents pays. Et pour le Moyen-Orient, on lui avait rajouté des vêtements chastes qu’elle ne portait pas au moment de la prise de vue. C’est le travail d’un retoucheur très talentueux, qui a une formation des Beaux-Arts et qui a recréé ces éléments avec Photoshop. On était devant un travail d’images de synthèse d’une qualité bluffante.

PBlanc : Ben… tu es en train de dire que finalement rien n’a changé ?

P. Bachelier : D’une certaine façon, dans le métier, si on s’en tient aux concepts et pas aux outils, les choses n’ont pas tellement changé. L’outil a changé le modus operandi, avec la particularité que comme on peut tout faire, censément, tous les photographes sont censés être en mesure de tout faire. Du coup il y a une demande pour avoir un certain type d’images avec certaines corrections qu’on n’aurait jamais demandées avant. Parce qu’autrement on explosait les budgets.

PBlanc : Qu’est-ce que tu peux me dire du noir & blanc, enfin ? Tu en es un spécialiste reconnu – tu as notamment travaillé avec Sebastião Salgado pour son passage au numérique. Est-ce qu’on t’en commande pour de la communication ou de la publicité ? À toi ou à des gens que tu connais ? Est-ce que ça existe toujours ?

P. Bachelier : Ça existe toujours. Il n’y a qu’à voir les pages de mode ou de publicité en noir et blanc. Et aussi de temps en temps des reportages dans la presse magazine. Je n’ai pas assez de commande pour être un baromètre mais, par exemple, j’ai fait récemment un portrait pour un rapport annuel dans lequel il y avait du noir & blanc et de la couleur. Pour une question du budget, j’ai fait le noir & blanc à partir de numérique couleur. Ça donne un très bon résultat, mais en même temps, d’un point de vue personnel, je préfère du noir & blanc plus brut, issu du film. On peut arriver à quelque chose de très approchant en numérique en retravaillant l’image, mais j’ai envie de dire : on part de loin. L’image numérique est assez plate quand on la transpose en noir & blanc, alors il faut jouer sélectivement sur les contrastes, les valeurs sombres, les moyennes, etc. pour donner du punch, retrouver la particularité du film, qui, lui, donne facilement de la profondeur et du relief à l’image.

Pour finir, j’ai eu dernièrement une demande de devis qui m’a intrigué. C’était pour des portraits de vignerons. L’agence de communication voulait quelque chose en noir & blanc, et qui fasse argentique, pour inscrire l’activité du vigneron dans une tradition. L’agence est dirigée par une équipe jeune, qui renvoie le noir & blanc argentique à une certaine tradition de savoir-faire, de qualité. J’ai été agréablement surpris par la démarche.

 

Lien : le site de Philippe Bachelier