À propos

Nouvelles

 Conférences graphiques

Une belle impression de Baskerville (1757-71)
Mr. Baskerville, typographe, imprimeur & businessman
imagemenu
PUBLII VIRGILII MARONIS - BUCOLICA, GEORGICA ET ÆNEIS
(Par Virgile) à Birmingham, Typis Johannis Baskerville, 1767 (1771)

1 VOLUME, FORMAT 25 x 31,5 CM 

Le livre présenté, recueil des œuvres de Virgile, est bien connu pour ses qualités bibliophiliques, mais aussi pour la petite escroquerie à laquelle se livra son éditeur-imprimeur, le célèbre John Baskerville. En l’année 1767, cette publication fit l’objet d’une grande publicité. Son financement fut assuré par une souscription auprès de l’élite : le livre débute par huit pages de la liste de ses membres. Entre princes, nobles, artistes, hommes d’églises, de pouvoir et d’argent, on rencontre aussi quelques imprimeurs et typographes (Benjamin Franklin de Philadelphie, Enschedé de Haarlem – nom sur lequel le compositeur fit comme par hasard une coquille…) et encore des libraires, qui en réservaient plusieurs exemplaires pour les remettre en vente.

Le livre coûtait fort cher, notamment parce qu’il s’agissait d’un tirage limité à ces Happy few. Mais malgré son prix le stock fut vite épuisé. Qu’à cela ne tienne ! en 1771 John Baskerville le réimprima et le remit en vente en laissant figurer le millésime de l’édition précédente et omettant de préciser qu’il s’agissait d’un retirage ! On sait depuis que plusieurs détails trahissent ce second tirage : on voit ainsi sur la page de grand titre de l’exemplaire présenté – du second tirage – l’alignement du J du mot Johannis décalé du B de Birginghamiae par rapport à l’édition originale (v. photo ci-dessus : inscription faite au crayon).

Après tout, l’histoire même de l’imprimerie ne débute-t-elle pas par une manigance du même ordre que celle-ci ? On raconte en effet que si Gutenberg et ses associés ont gardé secrète leur invention pendant des années, c’était moins pour empêcher qu’on la leur vole que parce qu’ils voulaient faire croire que chaque livre qu’ils produisaient étaient des manuscrits uniques, calligraphiés par des copistes, chacun valant une fortune, et non des ouvrages produits en plusieurs exemplaires. La légende veut que ce soit l’associé Fust qui donna son nom au mythe de Faust : installé à Paris, il vendait ses livres sous ce subterfuge et fut accusé de sorcellerie quand on se rendit compte qu’il existait plusieurs exemplaires du même ouvrage : noire magie d’encre ! On entendit même dire que les pages de titre en deux couleurs, noir et rouge, étaient rouges de son sang… À défaut de sorcellerie, suspectera-t-on toujours qu’il y a de la filouterie dans les gènes de l’imprimeur ?

Quant à John Baskerville (1706-1775), disons quand même que si l’histoire le retient sous le jour d’un homme d’affaire implacable et roué, comme nous l’avons vu, d’un homme strict et peu sympathique vont jusqu’à dire ses biographes (mais un tel jugement vaut-il seulement d’être relayé ?), il a malgré tout réussi à laisser une œuvre majeure en exerçant ce métier d’imprimeur, dans la seconde partie de sa vie, passé la quarantaine. Il avait en effet débuté dans le commerce du papier mâché et de ce que les Britanniques appellent le japanning : des décors de mobiliers fait en découpages et collages de motifs imitant les laques asiatiques. C’est fortune faite qu’il s’intéressa à l’imprimerie, de fil en aiguille : acteur de la filière papetière, il s’attacha d’abord au développement, par le papetier James Whatman l’Ancien, de ce qu’on a appelé le papier vélin.

Jusqu’à cette époque, le papier était généralement produit par de petits moulins, à la forme (1), c’est à dire d’une pâte étalée sur un tamis artisanal, dont les mailles plus ou moins fines, de métal et de bois, lui laissaient un aspect vergé (fines bandes plus ou moins claires) et rugueux, difficile à imprimer. Le nouveau procédé de Whatman fut révolutionnaire : un treillis exclusivement métallique et d’une extrême finesse, produit industriellement, éliminait les vergeures. Une pâte à la recette spéciale y faisait une fibre comprimée, plus imperméable à l’encre, donnant une feuille plus lisse – d’où cette appellation de vélin. À partir du XIXe siècle, ce fut quasiment l’ensemble de la production papetière qui bascula sur ce mode industriel, avec, à terme, les nombreuses retombées négatives que l’on connaît, tant sur la qualité que sur le potentiel de conservation des livres – inconvénients essentiellement dûs à l’introduction de plus en plus de composants acides dans les pâtes et autres procédés d’adjonction de « couches », de « glaçage » à chaud, séchage, satinage (tant les consommateurs voulaient voir lisser encore et encore ce vélin qui les charmait). Mais en 1757, le Virgile de Baskerville fut le premier livre imprimé sur ce nouveau papier et il fit véritablement sensation.

En même temps qu’il avait soutenu les travaux de Whatman par la promesse de sa commande, Baskerville avait investit dans le dessin et la fonte de caractères spécialement conçus pour être utilisés sur ce papier : les traits et les détails les plus fins des lettres étant tolérés à l’impression, un typographe nommé John Handy se mit à les affiner à l’extrême et produisit un alphabet d’une grande beauté et d'une ligne tout à fait originale. On a dit ces caractères influencés par ceux qu’avaient gravés John Pine pour sa luxueuse édition des œuvres d’Horace en 1733 (2). On peut aussi les rattacher aux garaldes étroites et verticales de l’économe imprimerie Elzévirienne. Elle-même redevable à d’autres canons...

Halte au feu ! Le lecteur des pages de cette rubrique qui a été assez courageux pour arriver jusqu’à ces lignes ne mérite pas de s’y retrouver enfermé dans un exposé trop strictement typographique, dont le vocabulaire même lui fera vite défaut. Alors comment résumer l’impérissable succès des impressions de notre Britannique et le fait que son patronyme soit devenu un nom commun ? Car aujourd’hui le nom de Baskerville (et pas celui de Handy) est donné à de multiples versions de sa police de caractères, qui ont été redessinées par plusieurs fonderies typographiques d’après les originaux. La plupart des ordinateurs proposent du Baskerville dans leurs systèmes, assurant à ce nom, sinon la célébrité proprement dite, tout du moins une longue et large résonnance.

Ci-dessous : différences entre les lettres de Baskerville (2 lignes noires du haut) et du Baskerville de Monotype (2 lignes du bas).


Disons enfin que s’il n’a pas inventé la forme des lettres d’imprimerie, ni le papier, ni l’encre, ni les pages à larges marges, ni les lignes à fort interlignage, ni les titres en lettres fortement espacées, ni le réglage de la bonne pression des machines, cet homme a su utiliser, développer et pousser chacun de ces leviers pour atteindre un degré de perfection comme peu de typographes et d’imprimeurs avant lui. Et peu après lui, et qui tous lui devront hommage de reconnaissance : Bodoni, Didot, ses suiveurs immédiats, dont les lettres si « nouvelles » et les pages si luxueuses découlent directement des siennes.

Outre la primeur, l’avantage qu’a conservé sur eux le Maître de Birmingham, l’imprimeur officiel de l’université de Cambridge, est de n’avoir pas cherché, comme eux, à « faire moderne » à tout crin. Ses compositions sont naturelles, son style épuré. Il est pourtant le contemporain de P.-S. Fournier (3) et ses tendances lourdes de la décoration de page. Si dans ses spécimens typographiques Baskerville propose à la vente des filets, fleurons, cadres et autres ornements – du meilleur goût –, il en est avare dans ses plus beaux ouvrages, tel ce Virgile si pur. Seule la lettre de John Handy, dans sa beauté dépouillée, les contrastes de ses pleins et de ses déliés. Pas un centimètre de filet ne vient offrir la facilité de souligner, séparer, accrocher ou encadrer quelque partie du texte que ce soit, même sur la page de grand titre, si fameuse !

Il n’est que de la regarder (v. ci-dessus, photo du haut) pour comprendre quelle influence peut avoir une esthétique réussie à travers les époques. Les mots composés en lettres très grandes mais aux épaisseurs choisies, un espacement extrêmement osé des lettres entre elles – dans un goût que ne pourrait pas contredire la plupart des graphistes d’aujourd’hui –, de grandes distances entre les lignes, qui occupent la page dans un bon dosage de l’encre et des blancs, une utilisation réussie de la difficile lettre italique, de pertinents décrochements de casse et de corps…

Bref, des leçons toutes prêtes, des modèles pour aujourd’hui et pour demain, même pour l’infographiste Internet le plus branché qui voudra bien les considérer. Car l’histoire ne s’arrête pas. Hier : John Handy et les ressorts de création que lui offrirent le nouveau papier de Whatman. Aujourd'hui : Matthew Carter et l’opportunité offerte par les écrans surpuissants des tablettes électroniques de renouveler ses polices Georgia et Verdana en nouveaux jeux d'épaisseurs et de détails.