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 Conférences graphiques

Une belle impression de Bodoni (1795)
Le surprenant statut de vedette d’un imprimeur
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AMORI
Par Ludovico Vittorio Savioli, Crisopoli (Parme), co’ tipi bodoniani (en caractères bodonniens), 1795

1 VOLUME, FORMAT 24 x 32 CM 

On pourrait s’amuser à répartir les époques historiques en fonction des grands médiums qui en ont régi les publics. Sans remonter aux peintures rupestres, on pourrait dire – à grands traits – qu’il y a eu la statuaire antique, la diffusion de l’écriture, l’imprimerie, le cinéma et la télévision, maintenant Internet. Et si l’on voulait trouver un équivalent à la notoriété qu’a eu un imprimeur comme Giambattista Bodoni (1740-1813), c’est chez les plus grandes vedettes de ces arts qu’il serait à rechercher. Il était connu dans le monde entier, et pas seulement des spécialistes. Tout le monde voulait des livres imprimés par Bodoni, ou à la manière de Bodoni. Tant et si bien qu’on peut encore aujourd’hui entendre résonner son nom dans les mémoires. Faîtes-en l’expérience autour de vous : Bodoni dit encore quelque chose de l’imprimerie ou de la typographie, même aux non initiés, au même titre que, dans d’autres domaines, on fera tilt à des noms comme Praxitèle, John Ford…

On trouvera ailleurs les détails de sa vie et de son œuvre. Contentons-nous ici de nous pencher un instant sur un bel exemplaire de sa production. Ces Amori (amours) sont une imitation de ceux d’Ovide par M. Savioli, dont on trouvera ailleurs les détails de sa vie et de son œuvre… En vérité voilà un ouvrage qu’on pourrait avoir le plaisir de feuilleter sans même connaître la langue dans laquelle il est écrit ! C’est une sorte de matrice du livre parfait :

- pour sa composition : pages de garde, de grand titre, de faux titre, d’accès, de texte ;

- pour sa maquette : un empagement qui laisse de luxueuses marges et présente les textes généreusement composés dans des corps et interlignages spécialement étudiés par rapport au format du papier – ce détail révélant une vraie conscience professionnelle, tant les éditeurs se contentaient souvent, pour vendre aux bibliophiles des éditions « en belles marges », d’utiliser les mêmes blocs de composition, dans les mêmes corps, aussi bien pour leurs tirages in 8° qu’in 4°, laissant juste plus de papier blanc autour dans ces derniers ;

- pour le papier : un fort vélin au toucher de velours, obtenu à partir d’une pâte d’excellentes chiffes, sûrement de coton, pressée et lissée ;

- pour son impression : une presse régulière a permis d’encrer dans un noir optimal et sans bavure les plus fines lignes des dessins des lettres si caractéristiques de Bodoni ;

- la reliure de cet exemplaire est quant à elle restée dans son cartonnage d’attente. Qu’importe, on en revient d’autant à l’essentiel de cet objet : la perfection voulue et atteinte des pages imprimées – et on conserve ce détail charmant : les bords non ébarbés des feuilles de papier qui n’ont pas été massicotées.

Mais des activités qui ont fait la renommée de Bodoni, l’imprimerie fut la moindre, la principale étant le dessin et la fonte de ses caractères. Son grand œuvre est là encore un livre qu’on regarde (contemple) mais qui ne se lit pas, un ouvrage que les bibliophiles les plus fortunés s’arrachent : le monumental Manuale Tipografico, spécimen dans lequel on jouera à retrouver les lettres utilisées dans ces Amori.

L’époque de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle était voulue comme une nouvelle Renaissance de l’Antique. David l’a peinte, Canova sculptée, Chénier mise en vers, quant à Bodoni il en en a fixé les formes imprimées à travers le dessin de ses lettres. Son style était l’aboutissement des évolutions précédentes, poussées jusqu’à l’absolu : des futs droits comme des colonnes de temple posés sur d’erratiques empattements, amincis jusqu’au filet, un contraste extrême des pleins et des déliés, et surtout, au lieu de l’influence du dessin cursif de la calligraphie, une rationalisation mécanique des formes, une rigidification qui évoque l’ère industrielle naissante.

On remarquera à ce sujet que les chancelières capitales aux fûts filiformes utilisées dans l’introduction en italiques (ci-dessus) sont du type de celles que Benjamin Franklin – grand imprimeur lui aussi et calligraphe émérite – s’était permis de critiquer dans une lettre, adressée à Bodoni le 14 octobre 1787, commentant un autre de ses livres : « (…) – Je ne veux pas avoir la prétention de critiquer vos capitales italiques ; elles sont généralement parfaites : je prendrai seulement la liberté de dire que la forme du T dans le mot LETTRE de la page de titre semble préférable à celui du T dans le mot Typographie dans la page suivante, car le bas des fûts des T, P, R, F, B, D, H, K, L, I et quelques autres, que nous commençons par le haut en écrivant, se gonfle naturellement quand la plume descend ; et c’est seulement dans le A et M et N que ces fûts sont fins, car la plume les commence par le bas. (…) »

Malgré les défauts qui pouvaient et peuvent encore choquer les puristes, ces caractères, tant italiques que romains, eurent un tel succès international, qu’on ne sut imprimer d’ouvrages dans un autre style pendant presque un siècle. Le public les aurait tout simplement refusés – de la même manière que si un éditeur sortait aujourd’hui un livre imprimé en gothiques ! Mais aucune suprématie n’étant éternelle, ce dessin de lettre allait être relégué dans la dernière moitié du XIXe siècle en faveur d’un autre style, celui des elzévirs.

Ces Amori furent le fruit hybride et périssable du croisement de deux époques, celles de l’artisanat et de l’industrie. Objet touchant et déroutant quand on le considère depuis la nôtre, à laquelle cette activité est découpée en multiples secteurs autonomes : l’édition, la fabrication, la maquette, la composition, la typographie, l’impression et le façonnage, jusqu’à la distribution auprès des libraires, tous secteurs soumis aux lois changeantes du public et du marketing – qui ont oublié depuis longtemps l’apport du poète.

L’imprimerie bodonienne fit l’objet d’une renaissance au XXe siècle avec l’Allemand Mardersteig, qui fit fonctionner à Lugano puis à Vérone l’Officina Bodoni d’où sortirent des livres exécutés dans l’esprit de perfection qu’avait voulu atteindre il Maestro. Cette mouvance d’artisanat d’art perdure aujourd’hui, essentiellement dans les pays anglo-saxons, sous le nom de private press.